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Tenebris Auro. Quelques notes

Publié le par Clément Pic

Ajouter des mots sur une pièce de musique est problématique. C'est comme admettre que la musique ne se suffit pas à elle même, ce qui est à l'opposé de ma conception. Mais c'est aussi le reflet d'une crainte quasi paternelle de laisser aller le fruit de plusieurs mois de travail. Je pourrais donner un argument de musique à programme ce qui justifierait la rédaction de ces quelques mots.

On dirait que c'est l'histoire d'un trésor que l'on possède et que, par jeu, on détruit. Quand l'affect dégénère en passion.

Je pourrais aussi dire que cette pièce comporte trois éléments principaux. Un extrait des lamentations de Jérémie dans sa cantillation massorétique (il a été modifié grâce à l'aide de Pierre-Phillippe Jandin et Anna Svenbro. Un grand merci à eux). Le second élément, c'est le son de la pluie et les émotions qu'il véhicule. J'ai retenue une forme de dualité entre la continuité du son pris dans sa globalité et la solitude de chaque goutte. Le dernier élément, enfin, est la succession ou juxtaposition de divisions du temps ou de la mesure par deux et trois ou par quatre et cinq.

La cantillation biblique génère la totalité des fragments mélodique et de la texture harmonique à l'exception de l'ostinato harmonique de la dernière section.

Tenebris Auro. Quelques notes

Le son de la pluie génère par association libre d'idée les sonoritées suivantes:

  • Son continu=> longues tenues de notes => tempo extrèmement lent (pulsation à 35) => fragments mélodiques qui s'étirent dans le temps => son du bâton de pluie => nuages de keyclicks
  • Solitude des gouttes de pluies => bruits parasites aux cordes ou aux vents.=> keycliks isolés aux bois.

Par extension, la sonorité de la guitare réunit ces deux aspects depuis le jeu arco jusqu'aux coups d'ongles sur les cordes.

L'association ou la juxtaposition de deux divisions évoque l'union de deux termes différenciés qui contient en puissance leur séparation existentielle et dramatique en même temps que leur union essentielle.

 

 

 

 

 

 

Tenebris Auro. Quelques notes

La pièce commence dans une ambiance que j'ai voulu statique. Bien que mesuré, le temps est en réalité chronométrique. La respiration et son organisation musicale est le point de départ de l'exposition de fragments toujours exposés par couple instrumentaux qui s'harmonisent les uns aux autres dans un jeu commun.

A la limite de la respiration se trouve une pré-articulation, sorte de proto-langage qui donne naissance à l'union des complémentaires en juxtaposant les divisions par deux et trois ou par quatre et cinq. La dimension mélodique prend forme via la clarinette basse tandis que l'ombre d'une ivresse à venir, sorte de prescience d'une épée de Damoclès, plane sur le discours.

Le pur plaisir instrumental prend peu à peu le pouvoir et dérègle le bon déroulement de la musique et du temps. Sur des relais de timbre entre les flûtes et les clarinettes, la contrebasse déroule une brève cadence tandis que la voix développe un jeu totalement hors de propos. L'ivresse monte et va tenir en échec les vaines tentatives de la guitare à ré-organiser le matériau. Un dialogue est tentée entre une note unique et un son de percussion, vain espoir de briser les déterminismes qui sont en jeu. Ce dialogue est voué à finir noyé dans les brumes, englué dans les harmoniques de l'alto, brouillée dans des mensurations titubantes qui ne sont que l'effet d'un déterminisme qu'on aura échoué à vaincre. La voix hoquète, la guitare est totalement déréglé. Inexorablement, le drame survient. Inévitable, tellement prévisible. Tout à la fois craint et désiré. redouté dans ses conséquences et embrassé par jeu. Dans un fortissimo général, les rasgueados de la guitare et les batteries de la clarinette basse, folles toute deux mais à distance scandent la lente chute vers le grave et l’avancé du sommeil. L’atmosphère initiale est pulvérisée. Les rasgueados échouent dans un accord arpégé et la torsion d'une note d'accord. Hors du temps, le drame frappe dans une semi-conscience amusée et embrumée de ce qu'il provoque. Tout s'endort.

Le sommeil s'interrompt douloureusement. Le décompte du temps est perturbé. Il passe tandis qu'on voudrait le faire reculer, il stagne alors qu'on souhaiterait qu'il file. Imperturbable, il continue son œuvre. Les souvenirs des fragments mélodiques apparaissent brouillés, sans joie, ne donnant plus naissance à rien, embrouillés par les keyclicks des vents.

Ils deviennent mimesis que confirme l'usage du bâton de pluie. Parodiant Victor Hugo: ceci rappelle cela.

Et le chant revient. Intelligible pour la première fois, dans l'évidence de l'union de la mélodie et des couleurs instrumentales. Toujours identique et chaque fois renouvelé. La lamentation de Jérémie est soutenue par un ostinato de trois agrégats conjoint.

Tenebris Auro. Quelques notes

Je pourrais aussi dire que c'est un travail sur la progression de l'intensité dans le temps et les suspensions de ce dernier par de longs points d'orgue.

 

 

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