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Au revoir Mr Boulez

Publié le par Clément Pic

Pierre,

C'est con, mais j'ai pleuré . Je ne t'ai vu que deux fois, dans la foule des auditeurs de tes conférences. Tu permets, je te dis « tu ». Je ne t'ai écouté que deux fois, mais ces deux moments restent dans mon cœur. Tu parlais de Webern et tu parlais de toi. En fait non. Tu parlais de ce qu'il y a de plus sensible en nous. Nos sens. Comment nous sentons le monde. Bien sur, tu nous parlais de l'opus 10. Bien sur, ce Webern que j'aime tant et que tu aimais tant. Sauf que toi, tu avais compris. Tu avais compris ce qu'il y a dans le moindre son, ce qui se cache dans le moindre replis, dans chaque interstice.

D'abord, je t'avais rencontré avec « Le marteau sans maître ». Je n'en croyais pas mes oreilles. Mais qu'est ce que c'est que ça ??? J'avais à peine quinze ans et j'en ai plus du double et j'ai encore les larmes derrière les orbites depuis ce midi.

Tu sais quoi ? J'ai expliqué à mes petits élèves de guitare, ils n'ont pas dix ans, le temps lisse et le temps strié aujourd'hui. Et bah ils ont très bien compris.

D'abord, ce coup de marteau. Immédiatement, tu m'as sommé. Tu m'as sommé de dire quoi. Ah oui,, j'ai déménagé de Paris vers Lille et j'ai découvert cette merveilleuse expression. Tout de suite, à la première écoute, il fallait prendre parti. C'est cet acte qui a guidé mon existence depuis. Du haut de mes à peine quinze ans, j'ai pris parti d'écrire de la musique, moi aussi. J'ai pris le parti de regarder ce que j'avais appris, ce que j'avais récité. J'ai pris le parti de reconnaître que je ne croyais rien. J'ai pris le parti fou de croire qu'il faut radicalement changer ce monde. J'ai pris le parti fou d'aimer ma femme. Tu m'as sommé d'apprendre à prendre parti.

Ce marteau, je l'ai exploré. A cette époque j'étais avec des mômes qui se demandaient s'ils voulaient devenir curé. J'ai rencontré un jésuite, Vincent, qui m'a offert la partition. Il y avait aussi un quatuor de Ligeti. Je l'ai toujours cette partition. Avec « mémoriale (explosante-fixe) ». Elles sont un peu gribouillées. Sur mémoriale, il y a même un lapin qui fume un pétard. Je ne te demande pas pardon parce que j'ai bien aimé être complètement défoncé parfois en écoutant ta musique, même si tu n'imaginais peut-être pas ça comme écoute... Ce marteau où je me suis dis « ouah !!!!!!!! il y a de la guitare !!!! ». Ce marteau où j'ai entendu comment l'étant de chaque interprète navigue dans le son et compose une œuvre. Mon dieu, ces aller-retour d'une partie à l'autre !!!!!!!!!!! Et du haut de mes trois-quatre ans de musique, ce défi de lire tes rythmes, fasciné, hypnotisé.

Ton nom faisait peur, c'était même un sujet de blague. Mettre une note à coté, c'était faire du Boulez.

Prendre parti. Tu as sommé tout le monde à prendre parti.

Qui n aime pas doit justifier son désamour. Qui ne comprend pas prend tout de même la peine d'expliquer pourquoi. Qui aime ou comprend est pris d'une logorrhée sans fin.

J'aurais bien aimé faire sauter une bombe et expliquer que c'est à cause du marteau sans maître...

Et puis Mallarmé. En même temps que je te découvrais, je recopiais Hérodiade au lieu de prendre en note les cours de géographie.

Et puis messagesquisse................. Avec cette pièce, j'ai définitivement ri aux nez des musiciens qui t'accusaient d'être froid. J'avais seize ans et qu'est-ce que je les trouvais con !!!! Tu proposais de dynamiter l'opéra et tu pouvais aussi écrire ça. Si faire sauter le vieux monde c'était permettre de rendre sensible cette émotion là, ça valait vraiment le coup. Tu es autant responsable de mes convictions que Ferré, Deleuze et Debord tu sais.

Et puis je t'ai entendu aussi parler du temps. « Je pourrais vous parler de l'émotion du temps qui passe, mais bon... ». Puis malicieux, tu t'es tourné vers un élève qui demandais l'heure à son voisin et tu lui as donné. « à peu près 14h34 ». Derrière toi, l'horloge indiquait quelque chose comme ça et tu ne pouvais pas la voir. Proust pouvait se rhabiller : en quelques secondes, tu avais fait mieux que « la recherche ».

J'ai pleuré mes lectures « de penser la musique ». Des heures et toujours aujourd'hui des heures à méditer ce que tu évoques et sur le monde nouveau que tu y dévoilais. Tu m'excuseras, je ne choisis pas la même voie que toi (tu as vu, tu continues à me sommer).

En fait non, surtout ne m'excuse pas. Je vais continuer à essayer de suspendre la perception du temps avec la musique, et ça c'est grâce à toi.

Clément

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Vive le théatre

Publié le par Clément Pic

Vive le théatre

A bas, à bas, à bas !

C’est par ce cri qu’avec d’autres je défilais lors des manifestations de 2003 contre le projet de réforme des retraites. C’était le cri de l’absurde, le cri de ceux qui n’attendent plus rien des contestations qu’orchestrent habilement les co-gestionnaires du pouvoir en place : Quatre pattes bien !

Il ne s’agit pas d’affirmer que n'importe quelles choses puissent prétendre à un statut éthique équivalent. Que l’on se comprenne bien. Par chose, j'entends l'ensemble de ce qui compose le monde dans sa perceptibilité de quelques nature qu'elle soit. Par statut éthique, j’entends la place que chaque chose prend dans le mouvement des corps, sa place dans un système. Parfois des choses réduisent la puissance des corps, elles les empêchent de se déployer, d’autres augmentent la puissance d’agir, de troisièmes ont un effet nul.

Qu’entends-je dans l’affirmation « à bas le théâtre ? » Je trouve dans ces quatre mots là le souvenir de mes premières perceptions de la disconvenance éprouvée par d’autre que moi quand, adolescent, je lisais :

Le cri « A bas le Théâtre » est l’expression d’un désir de parole qui ferait naître. Une parole créatrice, qui ferait surgir un chaos par une destruction, par la mise à bas de ce qui semble être érigé. L’acte d’abattage qui précède le chaos y perdure en puissance. Les « solutions » à la destruction d’un théâtre, déplacent simplement la scène, la diffuse. Si une séparation hiérarchique existait entre le public et la scène (curieuse séparation, étrange hiérarchie que l’on suppose entre la dénomination d’un groupe de corps et la désignation d’un espace), si l’éloignement relatif entre la scène et le public n’était pas dû à la nécessité de voir ensemble mais à un impératif social d’éducation à la soumission à la parole et à l’aliénation, alors déplacer la scène ne serait que déplacer le lieu de l’évènement. De même, diffuser l’événement aliénant, ce n’est que le rendre moins perceptible, plus pernicieux finalement... Ce que l’on parvient à faire, en déplaçant le problème, en ouvrant la scène au public et le public à la scène, c’est rendre les acteurs plus proches géographiquement. C'est tout.

Dada est mort, vive Dada !

A bas le théâtre, c’était affirmer que celui-ci a émané de la classe bourgeoise dominante dont les actions se manifestent dans l’acmé de la boucherie mondiale : 1914/1918. Dans l’insouciance de l’immédiat après guerre, le dadaïsme s’est effondré, étouffé par les métastases de son propre cancer, l’avant-gardisme, pour se muer en secte surréaliste.

L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolver au poing, à descendre dans la rue et tirer sur le premier venu. Mais la seconde guerre mondiale est arrivée avec son cortège d’actes presque surréaliste. Les camps, la bombe. Je dis bien presque surréaliste, car c’est la gratuité du meurtre qui fonde le crime artistique. Le crime artistique n’est pas un mal banalisé par l’éparpillement de la responsabilité dans le système, mais un mal vécu. Ce n’est pas le crime d’Eichmann. C’est un mal singulier qu’aucune machine d’État ne peut capturer, enfermer,

contraindre, provoquer ou gérer. Tout au plus, l’État peut-il faire violence au corps d’où le crime a jailli. Le crime artistique n'est pas non plus le renversement de la technique.

Le crime surréaliste ne peut pas ne pas exister en acte, il doit être acte sans avoir à le devenir, sans devenir-acte. Il n’admet pas de seuil, il n’est qu’action. L’acte surréaliste, c’est la puissance qui se manifeste en acte. Ce n’est pas un corps puissant qui joue avec ses puissances, ni un corps qui fait acte ou qui préférerait ne pas... La puissance du corps est niée au profit du regard sur l’acte inconscient.

Quatre pattes bien ! Deux pattes mieux !

Il eut fallu dévoiler l’énergie du geste de l’acte pour porter celui-ci au-delà de l’anecdote que l’on lit a priori, car à ma connaissance aucun crime surréaliste n'a eu lieu. Ce crime s’est manifesté uniquement en tant que non-crime, c’est à dire en tant qu’avoir lieu de son impossibilité, en tant que manifestation de son intime absence. L’acte surréaliste est a-topique. Son avoir-lieu est imaginaire, mais il n’est pas celui de l’utopie puisqu’il se propose d’avoir lieu. Ou plutôt, il lui est proposé d’avoir lieu : c’est un programme. Que le programme n’ait lieu qu’en esprit est une raison suffisante pour le condamner : l’avoir lieu dans l’esprit est intra-individuel. L’inter passe par un topos, un lieu balisé par les actes qui se font dans le temps et le récit de ceux-ci. Ce qui n’est que pur esprit, pur programme, n’a pas lieu, il n’est pas même le phantasme qui résulterait d’une manière d’être soi parmi les autres, il ne réalise pas de commun. C’est un étant dont l’immanence ne conçoit pas de dépassement de l’individu singulier vers la communauté. C’est un être sans autre. Cet être fait advenir le dé-singularisant, le divisible.

L’acte gratuit, c’est l’art pour l’art radical qui ne nécessite pas d’individu ni de communauté d’individu. L’acte gratuit est séparé de l’individu dont il émane malgré tout. Alors qu’idéalement, il devrait être totalement autre au soi qui a agit, il ne devrait pas être, ou ne plus être, un acte. L’acte comme non-acte est un paradoxe impossible à moins de poser la volonté de ne pas agir comme acte. Or l’acte surréaliste tente de faire abdiquer la volonté, il est « nolonté », une impossibilité.

Cette impossibilité ne peut pas être effective de son être-là ; l’acte surréaliste n’admet pas ce qui n’advient pas mais uniquement ce qui est advenu. Le surréaliste ne joue pas avec ses puissances mais avec ses actes. Le crime surréaliste n'est à peine qu'une proposition, un récit sans événement.

Des groupes comme la bande à Bader, la R.A.F ou Action Directe ont tenté, avec un autre éclairage, un dépassement du crime surréaliste. Choisissant leurs cibles, leurs gestes apparemment absurdes visaient à libérer la puissance d’être du prolétariat par l’action révolutionnaire d’avant-garde. Ils se voulaient l’énergie qui permet de passer de la puissance à l’acte. Mais la prégnance des actualisations de la puissance en geste particulier pour l’Etat les a réduits à l’état de corps puissant au sein d’un Empire qui veut gérer le flux de ce qui peut avoir lieu ; rien ne doit plus arriver qui ne soit géré. Mais le récit des événements est devenu un enjeu dépassant toute autre considération.

Le crime artistique est immédiat pur, événement sans récit possible.

Que peut le prolétariat ? Tout. Qu’est-il ? Rien.

Le geste révolutionnaire est le passage de ce rien essentiel à cette toute puissance. Il ne s’agit pas d’être cette puissance, ni d’être en puissance, ce qui serait ne rien changer, mais d’être puissant.

Pourquoi ces byzantinismes ?

Être une puissance, c’est être un devenir, car la puissance est une action en perpétuel devenir, sans cesse reportée, toujours différé, un devenir ayant-agit potentiel au sein d’un

ayant-maintenant-toujours-pas-agit qui se renforce au fur et à mesure que la puissance s’accroît comme puissance. Cependant, comme le devenir se détermine à partir de la perspective du penser, être une puissance n’est qu’à coté de là, c’est un mode d’être qu’une pensée, agissant sur lui, peut centrer sur l’être, un mode d’être qui émerge de l’être-là, qui le dispose au monde. Être puissant, c’est se disposer au monde qui est là.

L’autre émergence de l’être, c’est l’apparence. Le théâtre perpétuel. Ce théâtre de l’illusion, c’est celui sur lequel le Spectacle peut se baser pour être. Le Spectacle est là où les distorsions des lignes émergentes de l’être sont suffisamment fortes pour être apparence en devenir être-là ; c’est l’apparence qui se dispose au monde et non l’être. L’apparaissant prend le dessus sur l’étant. Cette apparence des lignes émergentes acquiert la puissance de nuire qui lui est sienne en propre en ce quelle dévie le regard sur l’être du prolétaire. Le regard se concentre sur une figure ou se diffuse à travers les objets de puissance. La puissance est investie médiatement ; la figure de « l’artiste » est une de ces médiations. Celui-ci figure les puissances oubliées de chacun, puissance d’expression, puissance de singularité, puissance d’amour... La stricte séparation physique entre lui et le public est maintenue par l’illusion de proximité que procure les barrières du papier glacé des magazines et le tirage au sort pour V.I.P d’un soir. Je suis Very Important Person car le hasard l’a décidé ainsi. Ce moment V.I.P est un cadeau du hasard dans un moment décidé par d’autre. Je suis important dans la mesure où je vis un moment d’intensité qui me fasse éprouver mon impuissance, où je contemple la puissance que je ne possède pas mais adore tel une idole. Cette puissance qui n’est même plus l’objet de mon désir puisque je désire la médiation de cette puissance. Le Spectacle sépare le prolétaire de son être-puissant, lui interdisant ainsi de refaire le chemin vers son être, d’éprouver ce qu’il est, et de dépasser sa condition.

Ce théâtre est à abattre, à dynamiter sans remords ni regards de pitié pour ses agitateurs.

Qui voit qu’il ne s’agit pas du théâtre, mais de l’expression d’un monde ? Faut-il abattre le théâtre d'un monde ? Ne devrions-nous pas plutôt abattre ce monde ?

A ceux que la « violence » effraye, qui prêcheraient une bonne conscience et tenteraient, à travers une subversion bien gentille, de se garder une place au chaud, il n’y a rien à répondre : le Spectacle a suffisamment fait acte d’ingérence dans toutes les sphères du quotidien pour nous faire oublier jusqu’aux séparations, jusqu’à l’être prolétaire. Le Spectacle prétend que nous n’avons jamais autant disposé de temps libre... Sinistre confusion ! Nous n’avons « jamais », sans doute disposé d’autant de temps de loisir, et encore pourquoi vouloir poser ce « jamais » ? Aurions-nous conquis ce temps de loisir ? La semaine de 40 heures, de 35 heures, les congés payés... Mais pour-quoi ? Disposons-nous pour autant de temps libre ? C’est à dire d’un temps où se déploie les puissances d’être-puissant ? Le loisir gère ce déploiement, le canalise et l’aliène. Le déploiement est celui du Spectacle : nous sommes ses acteurs.

La société du loisir n'est pas une liberté.

La Révolution, enfin.

Que voudrais-je que l’art soi ? Peut-être l’expression libre d’une communauté libre, le libre déploiement des puissances dans le temps libre.. Il n’y aurait plus rien, plus rien qui ne soit séparé.

A bas le théâtre, c’est supposer que l’art s’arrête au bord de la scène pour devenir un objet de contemplation. C’est qu’il n’est pas un objet de contemplation, et plus je me le représente comme tel, moins il l’est. L’acte théâtral est un geste que l’on envoie vers l’autre. C’est dans cet envoi que quelque chose se joue qui est du domaine de l’art. Avant, après, il n’est encore question que d’artisanat. L’Art est un dépassement d’artisanats divers dans une expérience commune qui nécessite de réunir différents protagonistes. Artisanat de l’écoute et du chant, du montrer, du rendre visible, rendre audible, voir... La scène est le lieu où s’élabore un jeu. Le

public élabore le sien en même temps, celui de sa réception. A ce moment, il n’y a toujours pas d’Art. Puis la scène envoie son élaboration et le public envoie ses perceptions. Il a lieu alors une rencontre, on sait cette rencontre fragile, on sait qu’elle pourrait ne pas avoir lieu. Cette rencontre rassemble ses puissances d’avoir lieu et de n’avoir pas lieu. Plus elle a lieu, plus elle peut ne pas, plus elle n’est déjà plus-là, plus qu’un souvenir. Ce souvenir, c’est l’Art, celui qui commence au bord de la scène et qui n’a pas lieu sur scène. C’est l’acte qui réunit les puissances en communautés.

Vive le théâtre !

Clément Pic

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